L’échange

Ce midi, c’est hot-dogs. Du coup, je me prépare pour la boulangerie.

Comme d’habitude, j’y vais à vélo.

Comme d’habitude, j’emprunte ma rue, à sens unique et en zone 30.

Comme d’habitude, une voiture me colle au cul, espérant que je me rabatte sur le côté pour la laisser passer.

Comme d’habitude, je ne cède pas et reste tranquillement au milieu de la chaussée.

Comme d’habitude, je bifurque vers la boulangerie et roule quelques mètres sur le trottoir.

Comme d’habitude, je gare mon vélo à côté de la vitrine, sans l’attacher.

Comme d’habitude, je salue poliment la boulangère, commande ma flûte campagne et ma baguette ordinaire.

En temps normal, j’échange quelques banalités d’ordre météorologique, tout en m’acquittant du montant de ma commande, range mon pain dans mon sac à dos, puis souhaite un bon appétit et une bonne journée.

Aujourd’hui, une question anodine de ma commerçante préférée est venue détraquer cette mécanique bien huilée qu’on appelle la routine :

– La rentrée à l’école s’est bien passée ?

J’aurais pu lui répondre par l’affirmative, sans m’épancher davantage sur le sujet, et déguerpir. Au contraire, j’ai préféré jouer franc jeu, m’ouvrir, au risque d’entamer une conversation plus longue que prévue. Peut-être avais-je besoin de parler à quelqu’un, de raconter mon insipide petite vie.

Je lui explique donc que ma fille ne va plus à l’école depuis quelques semaines déjà. Qu’elle n’est pas ma surprise de voir mon interlocutrice se figer, le regard dans le vague, comme en proie à un violent black-out, avant qu’elle ne me réponde très inquiète :

– Mais comment ça ?

A ce moment très précis, je crains de faire l’objet d’une dénonciation calomnieuse pour enfance en danger. Je réalise avoir franchi une limite et m’être avancé sur un terrain glissant. Mesurant à quel point les prochains mots qui sortiront de ma bouche pâteuse (quatre heures que je n’ai rien bu et mangé, sans parler du fait que le port du masque provoque chez moi un assèchement des muqueuses) seront décisifs, je garde mon sang-froid.

Loin de me décontenancer, je répète l’information et livre les raisons ayant motivé la déscolarisation de ma fille, à savoir l’ennui de passer ses journées enfermée à faire de la grammaire, le regret de ne plus avoir de temps pour lire et le manque de dynamisme de sa maîtresse. Des raisons louables que j’ai eu l’imprudence de livrer telles quelles à cette dernière, le jour où je suis venu récupérer les affaires de ma fille…

S’ensuit alors une discussion improvisée sur l’instruction en famille. La boulangère me demande si je suis en charge de la classe. Je lui rétorque que non, que je ne suis pas obligé de donner des cours ni de suivre un programme, que ma seule obligation est de donner une instruction à mes enfants, et que je m’acquitte de cette tâche comme bon me semble. En quelques mots, je me livre à une apologie du unschooling.

Pour tout commentaire, la boulangère se fend alors d’un « ahhhh… », puis se met à me parler de son fils et de l’expérience traumatisante qu’a été l’école pour lui, notamment les réveils matinaux ponctués de larmes. Elle ajoute une remarque désobligeante sur une institutrice de son fils qui n’aurait pas été à la hauteur, sans que j’en sache plus.

J’en profite pour rebondir sur l’importance du relationnel entre les adultes et les enfants, élément vital pour faire de l’école une expérience positive, exemple de ma fille à l’appui. A l’heure où j’écris ces lignes, cette dernière ne jure que par son maître de CE2, lui trouvant toutes les qualités possibles, contrairement à sa maîtresse de CM1, l’exacte antithèse du premier.

Très animée, mon interlocutrice se lance dans une tirade sur l’instituteur qui ne serait plus au service de tous (l’a-t-il déjà été ?), qui ne favoriserait que les bons. Je sens qu’elle parle à mots couverts de son fils, de sa souffrance, du manque de considération dont il a probablement été victime. Elle enchaîne ensuite avec sa propre expérience d’écolière, celle de la classe unique dans les années 1960, sans pour autant regretter cette période.

Dire qu’il y a encore cinq minutes je pensais subir la désapprobation de la boulangère, la croyant être une farouche défenseuse de l’école républicaine et de l’ordre établi. Voilà maintenant que c’est elle la plus virulente et que, sans trop savoir pourquoi, c’est moi qui me retrouve à tempérer sa critique du corps enseignant, trouvant des circonstances atténuantes, les classes surchargées, notamment.

Cela fait bien dix minutes qu’on bavarde comme de vieilles pies, mais loin de vouloir abréger, je me surprends à prendre du plaisir dans cet échange impromptu. Je suis très à l’aise. Je me sens écouté. Il y a de la réciprocité. Même si chacun parle de soi, cela ne tourne pas au monologue.

La discussion revient sur l’instruction en famille, mais s’essouffle assez vite. En guise de conclusion, comme si je cherchais à rassurer mon interlocutrice, je me hasarde à dire que ma fille refera sûrement une nouvelle tentative à l’école, peut-être au collège, puis salue comme j’ai l’habitude de le faire.

Sur le chemin du retour, je pédale avec gaîté, rempli du sentiment d’avoir semé ma petite graine. Puis je me mets à douter, à me dire que la boulangère est allé dans mon sens par intérêt, car être un bon commerçant c’est avant tout savoir s’adapter à la clientèle, ne jamais la contredire ; qu’être un bon commerçant requiert un minimum de psychologie, sans quoi il est très compliqué d’écouter au quotidien les banalités du monsieur et madame tout le monde.

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